Un air de déprime

Samedi 16 janvier 2021 11H52

10 clopes fumées

Achat d’une cigarette électronique

Toujours le même boulot de merde …

Ça fait maintenant huit mois que je tente de maigrir et rien n’y fait, vraiment rien. Sur les 6 kilos pris durant le confinement 2 ont fini par partir à coup de soupe aux choux et de – je m’affame tous les jours de la semaine qui finissent par un « i » – mais non, le reste est bien là et est bien accroché à mes poignées d’amour et ma culotte de cheval que je sens, dès que je percute un coin de table.

Après moultes analyses, je me dis que le problème c’est surtout que je ne bouge pas assez. Forcément, quand on ne fait plus d’aquagym le dimanche matin, qu’on ne marche plus dans les rues bondées pour aller au boulot de peur de choper ce virus, et qu’on cesse de faire la tournée des bars les jeudis, vendredis et samedis soirs ce qui équivalait aux dix milles pas recommandés par je ne sais quel organisme de santé, fatalement, on finit par grossir.

C’est donc décidé, je me prends un rameur. Après négociation avec Chéri sur la place qu’il prendra, et promis c’est pas lourd, et promis je le rangerai après chaque utilisation, on embarque tous les trois dans la voiture, direction Decathlon. A la vue du parking, je comprends qu’on n’est pas les seuls à avoir eu l’idée… Nous entrons dans le magasin et je croise une typologie de personnes que je n’aurais pas croisé en temps normal dans ce magasin mais promis, j’y reviendrai plus tard.

Déjà, premier point, le magasin est blindé de monde. Depuis quand, un Decathlon est plus blindé qu’un samedi matin chez Auchan ? C’est louche. Deuxième point, et je reviens là sur la typologie des personnes croisées, quelque chose là encore ne tourne pas rond. Je m’explique. D’habitude, quand tu croises des familles chez Decathlon, tu n’as que deux types de famille possible. Le premier type,  » les pressés », c’est le père ou la mère qui vient chercher UN article pour l’activité extra scolaire de leur gamin, activité choisie par leurs soins. Ceux là tu vois bien que le sport, ils en ont rien à faire. Ils marchent en crabe à grande vitesse dans les immenses allées du magasin à la recherche d’un vendeur, obsédés par trouver ce putain de tutu rose, pour se casser en vitesse de ce magasin qui sent le plastique à plein nez. Puis il y a le deuxième type, « les sportifs ». Tu les repère de suite, au père, essentiellement, qui est le seul à entrer dans le magasin en roller, casque vissé sur la tête, short court en hiver alors qu’il fait moins dix degrés, fesses bombées, mollets saillants, chaussettes blanches déroulées de ses Kalenji, suivi de Riri, Fifi et Loulou qui sont ses clones version miniature.

Or, ce samedi là, pas de parents pressés et encore moins de parents sportifs. Juste des parents « zombies », momifiés par le confinement qui cherchent désespérément dans les allées du magasin, des accessoires d’activités d’extérieur à faire en intérieur. – Un masque et des palmes pour la petite ? – M’ouais pourquoi pas, on remplit la baignoire et elle aura l’impression d’être dans « Le Grand Bleu ». A force d’entrainement, elle deviendra une grande apnéiste, tu verras Martine.

On se dirige donc rayon fitness et musculation, l’objet de tous mes désirs est en plein milieu de l’allée. Vite un vendeur ! La vendeuse est assaillie par une dizaine de clients qui attendent désespérément leur tour. J’arrive à distinguer les mots « non » « désolé » « délai d’attente » « 2 semaines ». Je m’en fou ça doit être pour les vélos elliptiques, j’attends. Après 30 minutes d’attente, c’est enfin notre tour. Chéri lui montre l’objet. Elle ne le regarde même pas, elle a les yeux vissés sur sa tablette et j’entends « non » « désolé » « délai d’attente » « 2 semaines ». Déception immense. On sort par là où nous sommes entrés. Dans la voiture pas un mot. Chéri me demande « Tu veux qu’on passe chez Lidl ? » et je comprends à sa question qu’il serait prêt à tout pour ne pas rentrer à la maison. Pépette et moi sommes dans le même état d’esprit, je tire direction le Vieux Nice, au moins en passant devant les bars fermés, on se remémorera le bon vieux temps, au pire on prendre un café à emporter…

On se promène sur la plage, il n’y a pas grand monde, j’ai sorti la trottinette de Pépette. Il a plu, et évidemment, elle est tombée trois fois dans une flaque d’eau, salissant sa belle robe rose et ses collants blancs mais je ne dis rien, après tout, c’est une enfant. Chéri et moi sommes en train de marcher le long de la Prom’, café à emporter à la main, quand notre fille se dirige vers moi et me tire la manche – Maman, maman, y a d’la musique, y a d’la musique ! – Où ça ? Où ça ? Je cherche partout un concert improvisé sur la plage, une troupe de musiciens dans la rue, des danseurs qui donneraient un spectacle contre que quelques centimes et je me rend vite compte qu’il y a au fond, un monsieur en tenue de yogi, assis en tailleur face à la mer, le dos bien droit et la poitrine gonflée, qui médite, accompagné de son poste de radio diffusant à qui veut l’entendre une musique ayurvédique. Pas ma came, je me dis mais ma fille insiste pour qu’on aille le rejoindre. Tu parles d’une ambiance. On descend les marches une à une, on se rapproche petit à petit de cet étrange personnage qu’on n’ose pas trop déranger. – Approchez-vous ! Venez à côté de moi vous verrez ça fait du bien. On en a besoin, surtout en ce moment. Mais il a des yeux derrière la tête ce type, me dis-je. Puis, sans trop réfléchir, on s’est posé à côté de lui. On a fermé les yeux, écouter le bruit des vagues se fondre dans sa musique et la seule chose à laquelle je pensais c’était sa phrase qui résonnait en moi « on en a besoin, surtout en ce moment ». Ce « on » m’a fait tellement de bien, ce « on » qui dit que je peux arrêter de faire semblant que tout va bien, de faire semblant d’être une battante, de faire semblant qu’on s’adapte et qu’il faut avancer. Ce « on » qui me déculpabilise d’avoir l’envie de gifler les gens qui finissent leur phrase par -la vie continue-. C’est pas la vie qui continue bordel, on est juste en mode automatisé, totalement flippé par ce qui va nous tomber sur le coin de la gueule. On avance à l’aveugle tout en sachant qu’on va se le prendre ce mur, la seule question étant quand. Alors merci Monsieur le yogi, de m’avoir rappeler qu’on est tous dans le même bateau, ça m’a fait un bien fou, même s’il est triste d’avoir trouvé mon bonheur dans un malheur partagé.

On décide d’aller le Vieux. En se baladant je remarque certains détails qui, jusqu’à présent étaient dissimulés par la foule de touriste un soir d’été, un tag sur un mur, un trou mal rebouché, une fenêtre repeinte en rose saumon qui détonne, quand soudain je remarque des étudiants qui marche dans ma direction. Puis sort de la petite ruelle un couple qui peine à s’embrasser derrière leur masque, une bande de copain qui se bousculent gentiment , un vendeur de socca qui a du mal à pédaler dans la montée, que même les émanations de pisse de chien ne couvrent pas l’odeur aigre de transpiration ramenée à mes narines par le vent froid. Des cris et des rires, puis des aboiements retentissent dans la ruelle. Nous ne sommes plus seuls, enfin.

Plusieurs restaurants, lumières allumées, ont organisé un système de vente à emporter. La file d’attente n’est pas immense et pourtant les gens dans attendent longuement leur tour. Je comprends vite que la rapidité du service n’est pas l’exigence principale ces derniers temps. Au contraire, plus la préparation est longue, mieux c’est. Cela permet de se regrouper, d’échanger, de discuter sans avoir à se faire réprimander, contrôler, sanctionner.

Me vient alors une citation d’Aristote « L’homme est un animal social ». Elle prend tout son sens face aux multiples tentatives originales que nous trouvons bon an mal an à nous resociabiliser. Un espoir me gagne alors, je me dis que peu importe les restrictions, l’homme trouve toujours un moyen de les contourner. Preuve en est le mal de pied que je me tape à rester trois heures debout dans le froid sur une terrasse improvisée d’un café théâtre. J’ai commandé trois cafés dégueulasses et trois bières dans un gobelet en carton mais ce n’est pas bien grave, discuter avec des vieux sentant le patchouli, des étudiants sans le sou, une entrepreneuse qui essaye de développer un e-commerce et un biker à la retraite qui me racontait le dernier concert de Johnny en valait vraiment le coup.